Mozart dans Moz-Art ou la Commedia dell’arte selon Alfred Schnittke : Dialogues (in)temporaux (RÉSUMÉ)

Avant sa mort en 1998, le compositeur russe Alfred Schnittke était l’un des compositeurs vivants les plus joués. Sa musique se caractérise par l’emploi fréquent de citations musicales, empruntées aux compositeurs de toutes les époques. Schnittke a nommé cette technique « polystylisme ».

Dans Moz-Art, une œuvre dont il existe cinq versions (de 1976 à 1990), Schnittke utilise comme unique matériau musical la partition de premier violon—la seule qui nous soit parvenue—d’un pantomime de Mozart (K.416d, 1783). L’œuvre de Mozart inclut les indications scéniques dans la tradition de la commedia dell’arte, le compositeur se réservant d’ailleurs le rôle d’Arlequin. L’adaptation qu’en fait Schnittke prend la forme d’un collage où le compositeur coupe et recolle les mélodies de Mozart dans de nouvelles combinaisons, réalisant un montage où les masques de Mozart et de Schnittke se relaient à l’avant-plan, où les musiques du passé et du présent dialoguent.

Dans ma présentation, je décrirai comment, à la suite d’une double adaptation (du théâtre à Mozart, puis de Mozart à Schnittke), la distance séparant le passé et le présent est délibérément atténuée. En effet, l’œuvre de Schnittke ne se déploie pas comme une agglomération anarchique de fragments; elle poursuit un objectif musical précis. Après avoir exposé en détail les procédés musicaux en jeu, j’expliquerai comment Schnittke s’approprie Mozart et le restitue avec un humour respectueux qui se veut à la fois contemporain et intemporel.

Par ailleurs, dans deux des versions de l’œuvre, Schnittke introduit des éléments de scénographie précisant dans la partition à quel moment les lumières doivent s’allumer et s’éteindre, ou encore l’ordre dans lequel les instrumentistes doivent quitter la scène. Les musiciens doivent aussi changer de siège ou jouer aux cartes, tandis qu’à la toute fin le chef d’orchestre bat seul la mesure dans l’obscurité. Les auditeurs sont bousculés par une série d’événements inattendus et imprévisibles. Manifestement, la musique se dépasse elle-même; elle devient le support d’une trame narrative. Comme le matériau musical à partir duquel elle est élaborée, l’œuvre de Schnittke se fragmente à nouveau, adaptant le théâtre à la musique et la musique à l’histoire. Moz-Art est un exemple éclatant d’intermédialité en musique.

En utilisant exclusivement des segments composés par Mozart et en les réordonnant à l’aide de techniques contemporaines, Schnittke tisse une trame stylistique qui va du classicisme au modernisme, de la tonalité à l’atonalité, du passé au présent. Pour le mélomane averti, le compositeur soviétique s’inscrit au sein d’une mouvance amorcée en occident par des compositeurs tels Zimmermann, Stockhausen et Rochberg, où après l’épisode moderniste, le présent se remet à fréquenter le passé. D’autre part, il complète une œuvre dont la majeure partie a été effacée par le temps. Quelle est la part de nouveau et d’ancien dans la « restauration » de Schnittke? La réponse est simple : à la fois tout et rien.